Cet article reprend un article du courrier international, que vous pouvez retrouver à
cette adresse.

L’enfer, c’est les autres disait Sartre. Et pourtant, quand on s’imagine en situation dégradée extrême, on se dit qu’avoir  quelqu’un avec nous serait quand même un vrai plus. Comme l’explique un survivaliste qui a vécu une situation très dégradée dans son témoignage, seul vous n’avez aucune chance. Le groupe, c’est la sécurité, l’entraide, le partage des connaissances et des compétences… bref, la survie. Et pourtant, comme nous allons le voir dans ces témoignage, recueillis par le journal allemand Die Zeit, quand on est dans une situation extrême l’autre peut vite devenir l’enfer !
Ces témoignages croisés sont extrêmement intéressants car ils s’intéressent à un aspect de la préparation qu’on envisage assez peu souvent : la psychologie.

Je vous laisse vous en faire un avis directement, voici l’article en question. Bonne lecture !

«  Journaliste américain et doctorant en littérature comparée, Theo Padnos est un homme mince de 46 ans. Ses cheveux grisonnants lui tombent en boucles jusqu’aux épaules. Nous le rencontrons par une chaude journée d’été dans une cour du XIe arrondissement de Paris. En pantalon court et en tongs, il est prêt à enfourcher le vélo de course qui l’attend à côté. Le cyclisme – sa passion – lui a permis de retrouver la forme après vingt-deux mois de captivité en Syrie. Il parle d’une voix douce, jonglant sans peine entre l’anglais, le français, l’allemand et l’arabe.

Theo Padnos – Je suis arrivé en Syrie en octobre 2012. Mon projet était d’enquêter pour différents journaux. En Turquie, j’ai rencontré des jeunes Syriens qui m’ont dit qu’ils pouvaient me faire passer la frontière. A peine arrivés en Syrie, ils m’ont remis à des militants du Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida. J’ai été enfermé dans un sous-sol. Quatre mètres sur sept, une porte en bois, une petite fenêtre en hauteur, à moitié bouchée par des sacs de sable. Les premières semaines, ils m’ont fouetté avec de gros câbles. “Qui t’a envoyé en Syrie ?” criaient-ils. “La CIA, la CIA, je répondais, même si ce n’était pas vrai. C’était ce qu’ils voulaient entendre.

Matthew Schrier, 37 ans, vient d’un quartier chaud de New York. Il est arrivé en Syrie en décembre 2012, espérant gagner de l’argent comme photoreporter. Il a gardé quelque chose de son calvaire syrien : un bonnet de laine bleu et beige, celui que les terroristes ont rabattu sur son visage après son enlèvement. Aujourd’hui, il trône sur la cheminée de son appartement new-yorkais. Crâne rasé, physique athlétique, Matthew Schrier fume assis à la fenêtre de son appartement et raconte son histoire comme un film. Il parle fort, donne dans l’anecdote et jure à tort et à travers, soulignant chaque phrase avec des gestes de rappeur.

Matthew Schrier – Je venais de passer trois jours et trois nuits sur le front à Alep, avec l’Armée syrienne libre [qui réunit des opposants non djihadistes au président Bachar El-Assad]. Hallucinant. De l’adrénaline pure. Je suis pas le meilleur photographe du monde, mais j’ai des couilles. Pour faire la couverture du New York Times, il fallait que j’aille là où personne n’allait. C’est comme ça que je me suis retrouvé dans cette putain de ville d’Alep.
J’ai pris un taxi pour retourner en Turquie. Tout seul. C’était le 31 décembre 2012. A un check-point au nord d’Alep, le taxi a fait demi-tour. Je comprenais rien, le chauffeur parlait pas anglais. Cinq minutes plus tard, une jeep nous barre la route. Ils étaient trois. Trois hommes en cagoule et en armes. Je n’ai pas résisté. Ils m’ont mis à l’arrière de la jeep et ont rabattu mon bonnet sur mes yeux.
Ils m’ont fait entrer dans une cave. Là, un type m’a enlevé le bonnet et m’a souri. Il portait une ceinture d’explosifs avec des câbles qui dépassaient, comme les kamikazes qui commettent des attentats suicides. Il avait une petite trentaine et m’a dit qu’il s’appelait Mohammed. “Est-ce que vous allez me tuer ? — Noui.” OK, je me dis, un terroriste avec le sens de l’humour. Alors j’ai crié : “Bonne année !” Pour montrer que j’avais pas peur. Ça l’a fait sourire. Je suis un mec de la rue, j’ai des amis en prison, dont un pour meurtre. Je sais comment il faut parler à ce genre de type. Ils m’ont enfermé dans une cellule. Je me suis dit : pas de panique. Va y avoir quelques jours emmerdants, puis ils vont comprendre que t’es pas un espion mais un photographe. J’avais aucune idée que Theo était à deux pièces de là.

Theo Padnos – La première fois que j’ai eu droit au pneu, j’ai cru que j’allais mourir. Ils m’ont bandé les yeux et m’ont fait asseoir par terre les jambes pliées. Ils ont passé un pneu au-dessus de mes genoux et m’ont glissé un bâton juste derrière les genoux pour que le pneu reste en place. Ensuite ils m’ont retourné. J’avais le visage contre le ciment froid et les plantes de pied vers le ciel. Ils m’ont frappé les pieds, puis ils m’ont arrosé d’eau. J’ai cru que c’était du sang. Après ils m’ont dit : “Demain ce sera pire.”
Généralement, c’est dans une ancienne chaufferie que j’ai été torturé, une pièce qu’ils appelaient gurfha al-mut – la chambre de la mort. Les détenus étaient suspendus à la tuyauterie au plafond. Quand ils étaient battus, ils criaient si fort que je pouvais à peine entendre les questions de mes tortionnaires.

Matthew Schrier – Mohammed m’aimait bien, il aimait bien rigoler. Il m’a apporté de bonnes choses à manger, des patates chaudes et des oignons, mais aussi une bouteille pour pisser et une bougie. Trois semaines après ma capture, il m’a emmené dans une autre cellule. A l’intérieur, dans la pénombre, quelqu’un a sursauté. “Amriki ! Amriki !” me dit Mohammed. Un Américain. J’en revenais pas. Je vois un type échevelé avec une énorme barbe. Il puait et semblait terrorisé.

Theo Padnos – Ma première pensée a été : maintenant, j’ai un ami. Pendant trois mois, je n’avais parlé à personne à l’exception de mes bourreaux. J’étais content. La première nuit, nous n’avons fait que parler, parler, parler.

Les deux Américains sont maintenant compagnons de captivité. Naît alors un vague espoir : peut-être réussiront-ils à s’enfuir ensemble ? A tout le moins, ils pourront s’écouter mutuellement, se donner du courage. Mais dès cette première nuit, alors qu’ils font connaissance, Theo Padnos et Matthew Schrier comprennent que cela ne sera pas aussi simple.

Matthew Schrier – J’ai essayé de créer un lien avec Theo, de le faire rire. Echec total. Tout le monde dit que je suis un mec marrant. J’ai même réussi à faire rigoler Mohammed, le gars qui torturait Theo. J’ai raconté une histoire du lycée à Theo : moi et mon meilleur ami, on avait planqué le cahier de notes du prof. Le mec était fou de rage et s’était mis à nous traiter de connards. Tout le monde se marrait et le prof était tellement énervé qu’il s’était explosé une queue de billard sur la tête. Et là, Theo me dit qu’il a de la peine pour le prof. “Mais crétin, c’est le prof le connard, tu comprends pas ?” Plus tard, Theo me raconte qu’il est venu en Syrie pour écrire sur Austin Tice, un autre journaliste américain qui avait été kidnappé [en août 2012, et dont on est sans nouvelle depuis]. Pour moi, ça voulait dire que Theo était venu se faire de l’argent sur le dos d’un collègue. Un collègue qui se trouvait dans la même situation que nous. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à me méfier.

Theo Padnos – Oui, je voulais écrire sur Austin Tice. C’est le genre d’histoire qui intéresse les journaux américains. Mais je m’intéressais surtout aux tensions religieuses entre sunnites et alaouites. Les journalistes américains ne parlent que des bombardements, des combats ou de leurs confrères enlevés. Ils n’ont pas le temps de se plonger dans l’histoire millénaire des communautés syriennes. Moi oui, je m’y connais, et je parle arabe.

Matthew Schrier – Tous les autres otages, Austin Tice, James Foley, John Cantlie, c’était des durs à cuire. Je me serais bien entendu avec eux. Il a fallu que je me retrouve avec cette carpette de Theo.

Theo Padnos – Nous n’avons pas tardé à nous disputer. Un jour, pendant que Matt dormait, je me suis curé les dents comme font les Arabes, avec des graines de tournesol [en émettant sans doute des bruits de bouche]. Je ne faisais vraiment pas beaucoup de bruit. Honnêtement, dehors nous entendions des bombes tomber et des militants crier dans le couloir, mais c’est ce bruit-là que Matt n’a pas supporté.

Matthew Schrier – Deux fois je lui ai gentiment demandé d’arrêter. La troisième fois, je l’ai menacé avec le poing en lui balançant que ça risquait d’être plus compliqué pour lui de se nettoyer les dents s’il en avait plus.

Theo Padnos – Il a perdu tout contrôle et m’a littéralement beuglé dessus. Après ça, nous ne nous sommes pas parlé pendant vingt-quatre heures. Mais Matt était dépendant de moi parce que je parlais arabe. Nous nous disputions tout le temps à ce sujet. Il ne me faisait pas confiance. Je faisais de mon mieux mais je ne pouvais pas tout comprendre. Certains combattants avaient un accent, d’autres parlaient trop vite, d’autres encore employaient un argot de la rue. Quand je traduisais cinq mots d’arabe par un mot d’anglais, il me criait : “Mais putain, traduis mot à mot !” J’ai essayé de lui expliquer que ça n’avait aucun sens de traduire ainsi. Toute personne parlant plus d’une langue sait ça. Lui, non.

Matthew Schrier – Parce qu’il parlait arabe, il se prenait pour un putain de gourou. Sauf que sans parler arabe j’avais réussi à être mieux traité que lui par les gardiens. Quand j’ai rencontré Theo, il ne connaissait le nom d’aucun d’entre eux. Au bout de trois mois ! Moi, en une semaine, j’ai obtenu qu’il puisse se laver.

Theo Padnos – Il lui est même arrivé de me frapper. Un rien pouvait le faire exploser. Les poux par exemple. Il avait une manière bien à lui de s’en débarrasser.

Matthew Schrier – J’enlevais l’étiquette d’une bouteille, je la pliais, je posais les poux dessus et je les écrasais. C’était propre. Theo les écrasait par terre avec ses doigts. Après il marchait dedans et étalait cette saloperie partout. Je lui ai dit deux fois, trois fois. Puis j’ai fini par le cogner.

Theo Padnos – Il établissait sa domination comme un chien. Il grondait, et si je n’obéissais pas, il mordait. Les psychologues ont étudié la réaction d’individus en situation traumatique. Soit les gens font preuve de créativité, comme moi : dès que j’ai pu avoir un stylo et du papier, j’ai écrit un roman. Soit ils font subir à d’autres, plus faibles, ce qu’eux-mêmes subissent. C’est ce qu’a fait Matt.

A gauche, Theo Padnos, à Brooklyn le 27 juillet 2015. Photo Dirk Eusterbrock. A droite, Matthew Schrier, le 25 juillet 2015. Photo Caroline O’Callaghan.

“On observe souvent ce genre de phénomène en prison. Certains individus infligent à d’autres les humiliations qu’ils subissent eux-mêmes. Cela leur permet de se sentir plus forts”, relève Mechthild Wenk-Ansohn, du Centre berlinois pour les victimes de la torture. Ce comportement est courant dans les prisons ‘normales’, en Allemagne ou aux Etats-Unis. En vingt ans de carrière, le docteur Wenk-Ansohn a vu passer des milliers de victimes de la torture. Beaucoup, récemment, avaient été détenues en Syrie par le Front Al-Nosra ou les combattants de l’Etat islamique. “Dans des situations extrêmes comme celle-ci, les prisonniers ont tendance à se soutenir, au-delà de leurs différends idéologiques. Les Kurdes aident les Turcs, les sunnites aident les chiites”, poursuit le docteur Wenk-Ansohn. Elle n’avait encore jamais observé une dynamique semblable à celle qui s’est installée entre Schrier et Padnos.

Theo Padnos – Matt avait fait de la prison aux Etats-Unis.

Matthew Schrier – A 16 ans, j’ai été condamné pour cambriolage à deux mois dans une prison de haute sécurité. C’est là que j’ai appris : si tu te défends pas, t’es foutu. Pour ce qui concerne ma violence contre Theo : à chaque fois, c’est lui qui m’avait provoqué.

Theo Padnos – Pour Matt, j’étais un gosse de riche qui avait fréquenté une bonne école, une bonne université, alors que lui avait grandi dans la rue. C’était tout simplement ridicule. J’étais sale, pas rasé depuis des mois, traité comme un espion de la CIA dans une prison d’Al-Qaida, et lui était jaloux de moi ! En mars [2013], un Marocain est arrivé dans notre cellule. Un type de 120 kilos. Pour moi, il avait tout d’un djihadiste qui avait pris l’initiative de venir en Syrie et avait éveillé les soupçons des combattants d’Al-Nosra. Il avait reçu une balle dans la jambe. La blessure datait d’un mois et n’avait jamais été soignée. Il avait vécu aux Etats-Unis et parlait assez bien anglais. C’était le genre d’homme dont on se rend compte au bout de trois minutes qu’il va causer des problèmes. Mais Matt était content d’avoir quelqu’un d’autre que moi avec qui parler.

Matthew Schrier – Le Marocain avait le sens de l’humour. Quand je lui ai raconté l’histoire du prof, il était mort de rire.
Theo et moi, on avait rien en commun. Un jour, j’ai voulu jouer au jeu des citations de films avec lui. “Say hello to my little friend.” C’est dans Scarface, n’importe quel Américain sait ça. Pas Theo. “Mais qu’est-ce que tu glandais quand t’étais gamin ? — On n’avait pas la télévision — Tu faisais quoi alors ? — Je lisais.” Mec, c’est avec ce connard que j’ai été bloqué vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mon exact opposé. J’ai carrément dû le supplier de jouer au jeu des 20 questions, celui où tu penses à une personne dans ta tête et l’autre doit deviner qui c’est en 20 questions.

Theo Padnos – Un jour, il m’a frappé parce que je ne voulais pas jouer. Ça faisait presque vingt-quatre heures que nous jouions à ça, je n’en pouvais plus. Il choisissait toujours des rappeurs ou des vedettes de télé que je ne connaissais pas. Qu’est-ce que j’en sais, moi, de comment s’appelle la femme de Bart Simpson ? Je n’ai jamais vu L’Arme fatale 3. Lui l’avait vu neuf fois. Moi, je choisissais des personnes qu’il pouvait connaître, pas des artistes de la Renaissance.

Matthew Schrier – Je lui reconnais une chose : il a découvert où on était. Il est tombé sur un morceau de papier par terre, marqué “hôpital des enfants d’Alep”.

Theo Padnos – Il n’a pas fallu longtemps pour que Matt et le Marocain commencent à se disputer et que celui-ci s’entende mieux avec moi. On parlait en arabe, parfois en français. Matt ne supportait pas d’être mis à l’écart.

Matthew Schrier – Theo a commencé à faire des massages au Marocain. Il se mettait à genoux et le tripatouillait. Il ne se rendait pas compte de la portée de son geste.

Theo Padnos – Le Marocain était colérique et les massages l’apaisaient. En tant que coureur cycliste, j’ai souvent été massé et je sais l’effet que ça fait. En captivité, chacun doit utiliser ses compétences.

Matthew Schrier – Le Marocain a commencé à donner des ordres à Theo, à exiger des massages. Il était vraiment diabolique, comme J.R. dans Dallas.

Theo Padnos – Le Marocain était comme Matt, un “mâle alpha”. Quelqu’un qu’on ne pouvait satisfaire qu’en lui obéissant. Ça ne me dérangeait pas d’être un “bêta”. C’était simplement moi le plus faible.

Matthew Schrier – Dès le début, j’ai voulu me convertir. C’était une stratégie. J’ai demandé un coran en anglais. Je voulais pas simplement dire : OK, maintenant je suis musulman. Je voulais lire le coran et leur faire croire que c’était sérieux. Mais ils m’en ont pas donné. Theo était absolument contre l’idée de se convertir.

Theo Padnos – J’avais peur qu’ils nous disent : vous nous trompez, vous jouez avec notre religion. Ils auraient pu nous tuer.

Matthew Schrier – Le 29 mars [2013], ça faisait deux semaines que le Marocain était avec nous, j’ai prononcé la chahada, la profession de foi de l’islam. Quand le gardien est venu, le Marocain a dit : “Matt est musulman maintenant.” Trois jours plus tard, un type avec une cagoule noire est venu et m’a donné ce supercoran de 2 000 pages.

Theo Padnos – Dès lors, Matt et le Marocain n’ont pas arrêté : “Imbécile, pourquoi tu ne te convertis pas ?” Ils me traitaient d’infidèle et m’interdisaient de lire leur coran. Ça faisait six mois que je n’avais rien lu.

Matthew Schrier – Le 9 juin [2013], j’ai fêté mes 35 ans. Le Marocain m’a souhaité un joyeux anniversaire. Pas Theo. Ç’a été le pire anniversaire de ma vie.

Theo Padnos – En juillet, ils nous ont transférés dans une autre prison. Aujourd’hui, je sais que c’était les anciens locaux du service d’immatriculation automobile d’Alep.

Matthew Schrier – Cette cellule aussi était en sous-sol. Il y avait deux fenêtres cassées juste en dessous du plafond, à environ deux mètres de hauteur. Elles étaient grillagées mais le mur était friable et la grille bougeait légèrement. Je savais que le Marocain ne passerait pas, alors je n’ai rien dit. Le 16 juillet, ils l’ont emmené. Aucune idée de ce qu’ils en ont fait. Après qu’il a été parti, j’ai demandé à Theo : “Tu crois que tu pourrais passer à travers ça ?” Il a répondu oui.

Theo Padnos – La fenêtre était tellement haute que Matt devait grimper sur mon dos pour ouvrir le grillage. J’ai passé trois jours à quatre pattes.

Matthew Schrier – C’était le ramadan. Ils nous apportaient à manger avant le lever du soleil, et ensuite on ne les voyait plus de la journée. La fenêtre donnait sur une cour intérieure et le bâtiment était entouré par un mur avec une entrée. On ne voyait aucun garde. Juste avant le jour J, on s’est encore engueulé.

Theo Padnos – C’était à propos du plan. Je voulais prendre le moins de risques possibles. Matt, lui, voulait juste sortir.

Matthew Schrier – Un jour, Theo n’a plus voulu me laisser monter sur son dos. Donc j’ai pris le seau qu’ils nous avaient donné pour laver notre linge. Je voulais monter dessus. Il m’a dit : “Si tu montes sur ce seau, j’appelle les gardiens. — Fuck you.” Et là, je le vois qui va taper à la porte. J’arrivais pas à croire qu’il ait fait ça.

Theo Padnos – Oui, j’ai menacé d’appeler les gardiens. Et je l’ai probablement fait. Il m’avait provoqué. Ça n’avait rien de grave. S’ils avaient ouvert, nous aurions juste dit : “Hey, qu’est-ce qui se passe ?” Mais ils ne sont pas venus. Pour Matt, c’était impardonnable. “Tu m’as livré à ces terroristes ! — Non, je ne t’ai pas trahi.”

Matthew Schrier – Quelques jours plus tard, le 29 juillet [2013], un peu avant le lever du soleil, j’ai réussi à démonter le grillage de la fenêtre et je me suis dit : fuck, c’est le point de non-retour.

Theo Padnos – Je lui ai cédé la priorité, par gentillesse.

Matthew Schrier – S’il m’a laissé passer le premier, c’est parce qu’on entendait constamment des tirs et qu’il avait la trouille.

Theo Padnos – Je lui ai fait la courte échelle et je l’ai aidé à se hisser. Il avait du mal à passer. Je l’ai poussé en même temps qu’il se tortillait et finalement il a réussi à sortir.

Matthew Schrier – Je me suis accroupi dans l’ombre à côté de la fenêtre. Juste au-dessus, j’ai vu une fenêtre ouverte avec de la lumière. C’est là que devaient être les terroristes.

Theo Padnos – Je lui ai passé ses baskets, un tee-shirt et son bonnet et j’ai tendu la main pour qu’il m’aide à sortir.

Matthew Schrier – Je lui ai chuchoté : “Non, tu dois y aller avec les deux bras en même temps.” Il a rien voulu entendre.

Theo Padnos – Je suis resté le torse coincé dans la fenêtre. Je sens encore le point dans ma poitrine, j’ai eu mal pendant des jours. J’avais la tête, les épaules et un bras à l’extérieur. Matt était resté bloqué au même endroit. Il aurait dû me tirer comme moi je l’avais poussé. Cela aurait pris deux minutes, mais il n’a pas eu la patience.

Ici arrive le seul moment du récit où l’histoire des deux hommes diverge notablement. Cela ne signifie pas forcément que l’un ment, mais peut-être simplement qu’ils n’ont pas vécu la situation de la même manière. Pour eux, néanmoins, le moindre détail inscrit dans leur mémoire est vital. Pour eux, la question est de savoir si Matthew Schrier a vraiment fait tout ce qu’il pouvait pour aider Theo Padnos.

Matthew Schrier – J’étais accroupi à côté de cette putain de fenêtre et j’essayais de le tirer par le bras. Ça a dû durer une minute, peut-être plus, jusqu’à ce que ce crétin comprenne enfin que ça pouvait pas marcher. Il est redescendu, a enlevé sa chemise et a recommencé en sortant les deux bras en même temps, comme je lui avais dit. Il saignait de partout. J’ai calé une jambe contre le mur et j’ai tiré. Difficile de dire combien de temps j’ai essayé. Peut-être trois, quatre minutes en tout. Au bout d’un moment, je lui ai dit que j’allais chercher de l’aide. Il a dit :OK.” Sans ça, jamais je serais parti.

Theo Padnos – Pour tirer quelqu’un comme ça, il faut de la force. Il aurait fallu qu’il mette ses pieds contre le mur. Ce n’est pas ce qu’il a fait. Il m’a dit : “Tu passes pas, mec.” Quand il a dit qu’il partait chercher de l’aide, j’ai répondu OKet il est parti. Tout ça n’avait pas duré une minute. Je ne lui en veux pas. Ce pour quoi je lui en veux, ce sont les sept mois supplémentaires de torture, de coups et de supplice qu’il m’a infligés. Pour me libérer, il aurait fallu faire plus d’efforts et prendre plus de risque, autant pour moi que pour lui. Il n’a pas voulu.

Matthew Schrier – J’ai couru une bonne demi-heure sous le soleil levant dans les rues presque désertes. Puis des gens m’ont conduit à l’Armée syrienne libre. Je leur ai expliqué d’où je venais et que Theo était toujours là-bas. Le libérer ? Aucune chance. C’était un miracle que j’aie réussi à m’enfuir. Personne ne s’échappe des griffes d’Al-Nosra, ils m’ont dit. Le lendemain, ils m’ont conduit à la frontière turque. En Turquie, j’ai appelé l’ambassade américaine. Une voiture blindée est venue me chercher et le FBI m’a interrogé pendant dix heures. Quelques jours plus tard, j’étais à New York.

Le Front Al-Nosra avait perdu un prisonnier et avec lui une éventuelle rançon de plusieurs millions d’euros. D’après une enquête du New York Times, les réseaux d’Al-Qaida dans le monde arabe auraient ainsi extorqué plus de 100 millions d’euros pour la libération d’otages depuis 2008. Même chose pour l’Etat islamique, devenu le principal concurrent du Front Al-Nosra pendant la captivité de Theo Padnos. Ces rançons ont été vraisemblablement versées ou approuvées par des gouvernements occidentaux, même si ces derniers – comme le Royaume-Uni et les Etats-Unis – refusent en principe de payer.

Theo Padnos – Le lendemain de l’évasion de Matt, ils m’ont demandé de leur montrer ce qui s’était passé. Je leur ai dit : “Matt était là et a grimpé dehors. J’ai tapé à la porte, mais vous n’êtes pas venus.” Je n’ai pas eu à manger pendant plusieurs jours, et puis tout est redevenu comme avant.
C’était un énorme soulagement de ne plus être avec Matt. J’étais enfin au calme et je me disais qu’Obama enverrait peut-être la CIA pour me libérer. Je partais du principe que Matt avait dû leur dire où je me trouvais. Deux semaines plus tard, j’ai découvert que Matt avait eu une bonne discussion avec un journaliste du New York Times qui n’avait rien trouvé de mieux que d’écrire que “Theo avait aidé Matt à s’échapper”. L’information est aussi passée sur CNN et les terroristes sont tombés dessus. Ils ont ainsi découvert que je leur avais menti. Ils m’ont conduit dans le désert, dans les environs de Deir Ez-Zor [dans le nord-est de la Syrie], et m’ont enfermé dans une minuscule pièce. Il faisait une chaleur insupportable, le mois d’août en plein désert syrien. J’y suis resté six semaines. Je n’arrêtais pas de les supplier : “Ouvrez la porte, juste un peu ! Mafi oxygen ! J’étouffe !”

Matthew Schrier – J’ai raconté mon histoire à Chris Chivers, du New York Times, en me disant : il a un prix Pulitzer, il saura comment traiter ces informations correctement. C’est par lui que j’ai pour la première fois entendu parler de l’Etat islamique. Il m’a expliqué que le Front Al-Nosra et l’Etat islamique étaient ennemis, et maintenant je me dis que c’est probablement ces combats qu’on entendait depuis notre cellule.

Theo Padnos – Les semaines ont passé, puis les mois. L’Etat islamique gagnait du terrain et les combattants d’Al-Nosra ont dû s’enfuir de Deir Ez-Zor. Ils m’ont emmené avec eux.

Matthew Schrier – En octobre 2013, j’ai trouvé le nom d’utilisateur Skype d’un des terroristes. Il s’appelait Kawa. C’était un des chefs dans notre prison, comme Mohammed. J’ai transmis l’information au FBI et je leur ai donné un tuyau : je leur ai dit qu’on pouvait demander au gouvernement qatari de contacter Kawa pour négocier la libération de Theo. Je savais que Kawa avait des contacts au Qatar, et après tout les Qataris sont nos alliés.

Theo Padnos – Au fil du temps, j’étais devenu un sajin mohtaram, un “prisonnier respectable”. J’avais parfois le droit de me déplacer librement. Je préparais les ceintures de munitions et j’empilais les caisses d’armes comme ils me le demandaient. Un jour, l’un d’eux m’a dit : “On va bientôt te libérer, on a besoin d’argent.” En août 2014, après vingt-deux mois de captivité, ils m’ont libéré à la frontière israélienne. J’ai appris plus tard que les autorités qataries avaient acheté ma libération. Je ne suis pas en colère contre les terroristes. Si vous savez ce que les Américains ont fait en Irak, vous pouvez en partie les comprendre. Mais Matthew Schrier, je ne veux le revoir sous aucun prétexte. J’ai été prisonnier d’Al-Qaida pendant vingt-deux mois, les sept mois passés avec lui ont été de loin les pires.

Matthew Schrier – J’ai tout fait pour aider Theo à sortir. J’ai essayé de convaincre l’Armée syrienne libre de le libérer. J’ai tuyauté le FBI sur la piste du Qatar. Oui, on s’est détestés mais ça reste un Américain. Je lui ai envoyé des mails quand il a été libéré, je voulais lui parler. Il m’a ignoré.

Theo Padnos prépare aujourd’hui un documentaire sur sa détention. Il va également publier le roman qu’il a écrit durant sa captivité, après l’évasion de Matthew Schrier. Celui-ci travaille également sur un projet de livre. Il a renoncé à la photographie. La guerre commencée entre les deux hommes en cellule se poursuit aujourd’hui par d’autres moyens. Il ne s’agit plus de survivre mais de convaincre. On ignore si le pseudo Skype transmis par Matthew Schrier au FBI a réellement facilité les négociations du gouvernement qatari. Le FBI se refuse à tout commentaire. On ne sait pas non plus si le gouvernement américain a autorisé le versement d’une rançon ou a eu vent d’un tel projet. Les proches de Theo Padnos avaient eux-mêmes demandé de l’aide au Qatar et s’étaient regroupés avec les familles de quatre autres otages américains : James Foley, Steven Sotloff, Kayla Mueller et Peter Kassig. Seul Theo Padnos a été libéré. James Foley, Steven Sotloff et Peter Kassig ont été exécutés par des militants de l’Etat islamique. Kayla Mueller est morte dans un bombardement. »

J’espère que ça vous fait réfléchir autant que nous ! Je vois d’ici certains répondre que si c’est un trou du cul (quelque chose le côté où l’on se place, l’autre est un « trou du cul », vous remarquerez 😉 ) il suffit de s’en débarasser et puis basta… Mais je pense au contraire que ceux d’entre nous qui serons capable de gérer ce genre de situation, et de s’accorder avec la grande majorité des personnes à qui ils auront à faire auront un gros avantage sur les autres en situation dégradée !  Et ça vaut sûrement le coup de s’y préparer, même si c’est évidemment plus personnel et moins évident que d’apprendre à faire du feu. Comment ? je ne suis pas sûr d’avoir une réponse à cette question, mais sûrement que prendre du temps pour réfléchir à soi, à ses côtés gênants, ainsi que de penser et de se préparer psychologiquement aux situations dans lesquelles on pourrait se retrouver sont de bons débuts. Je vais commencer par essayer de faire ça et si j’ai des idées ou que j’y vois plus clair je viendrai vous en reparler ici ! En attendant j’avais l’impression que cet article pouvait servir… J’espère qu’il vous a plu !

Bon week-end à tous,

Paul

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2 COMMENTAIRES

  1. Oui en effet extrêment dur à vivre cela fais ressortir notre vrai nous même , mais cela va se reproduire de façon certaine à l’avenir à cause de l’éffondrement qui va arriver ,l’humain est quand même responsable de ce qui lui arrive ,nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous même et c’est désolant !

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